WILBUR WRIGHT

 Les débuts de l’aviation au Mans

(1908)

 par

Michel  Alexis Buaillon membre de l'UNA-ALAT Ouest

Membre de la SHAM

Paru dans la Revue de la

Société Historique et Archéologique du Maine

1998

Troisième Série – Tome 18

 (p.257-298)

 

Introduction

LEole, une incarnation étrange du dieu des vents de la mythologie, venait avec Clément Ader de prendre son vol dans le ciel d’Arminvilliers. C’était le 9 octobre 1890. Propulsé par un moteur à vapeur, l’engin de l’inventeur français tenait de l’oiseau et de la chauve-souris. Il venait de faire pénétrer la fiction dans la réalité. Le rêve de Léonard de Vinci avait enfin pris forme ; un « plus lourd que l’air » s’élevait par ses propres moyens. Encouragé par ce premier et modeste bond de cinquante mètres, Ader poursuivit ses efforts et en 1897 il pouvait, à bord de son « Avion III », effectuer un vol (controversé) de trois cents mètres. Un an auparavant, le téméraire Otto Lilienthal, sur un planeur de sa conception, venait de se tuer accidentellement pour avoir trop persévéré dans ses expériences d’homme-oiseau, tandis que les vols planés continuaient d’être l’objet de tentatives diverses avec Chanute, Langley et Gabriel Voisin.

Le 17 décembre 1903 une nouvelle étape décisive de l’histoire de l’aviation fut franchie lorsque Orville Wright accomplit un vol de 259 mètres sur son avion « Flyer » propulsé par un moteur à explosion. Cet exploit marque le départ d’une évolution ininterrompue dans la recherche et la construction d’appareils offrant des qualités de vol sans cesse améliorées. Le vol d’Orville Wright éveilla chez ses contemporains le goût des records.

 Mais c’est la démonstration éblouissante de son frère Wilbur, au camp d’Auvours près du Mans, qui donna le véritable coup d’envoi de la conquête de l’air. Ayant vendu leurs brevets au Français Lazare Weiller, Wilbur Wright vint en France en 1908 faire la démonstration de son appareil biplace « Wright modèle A » perfectionné. Il exécuta plusieurs vols pour la plus grande joie des spectateurs sarthois toujours plus enthousiastes et emmena de nombreux passagers parmi lesquels les premiers pilotes français Ernest Zens, Louis Blériot, Delagrange et Henri Farman, et des personnalités comme MM.Paul Doumer, Paul Painlevé de l’Institut, et le ministre des travaux publics Louis Barthou.

C’est l’histoire des vols de Wilbur Wright effectués de juin à décembre 1908 aux Hunaudières puis au camp d’Auvours près du Mans qui est relatée ici. Les documents et surtout les extraits de presse de La Sarthe et du Nouvelliste de la Sarthe patiemment rassemblés par le président de la Société Historique et Archéologique du Maine d’alors, M. Robert Triger, nous permettent de revivre les grands moments des expériences et des vols de Wilbur Wright. Deux élèves-pilotes français ont commencé leur formation sur le Flyer à Auvours fin 1908 avec Wilbur Wright, il s’agissait du comte de Lambert et du capitaine Lucas-Girardville du Parc Aérostatique de Chalais-Meudon. Début 1909 à Pau-Pont-Long, l’aviateur Américain formera également Paul Tissandier qui à son tour emmènera son premier élève le 10 avril : l’aéronaute et aviateur René Gasnier, d’Angers.

 

WILBUR WRIGHT ARRIVE AU MANS

Wilbur Wright arriva le 15 juin 1908 au Mans, avec le modèle « Wright A » biplace, qu’il présenta pour montrer où en étaient arrivés les Américains dans le domaine de l’aviation. Il effectua ses premiers envols sur l’hippodrome des Hunaudières; cette exhibition, réalisée sans difficulté, fit grande impression sur les Européens.

Le 16 septembre 1908, il vola au camp d’Auvours pendant 39 minutes et 18 secondes, avec un passager. Le 21 septembre 1908, sur ce même terrain, il accomplissait un vol de plus de 41 miles (environ 66 km) en 1 heure, 31 minutes et 25 secondes. Pour couronner sa démonstration en Europe, Wilbur Wright exécuta le 31 décembre 1908, à Auvours, un vol avec de nombreux virages de 2 heures et 20 minutes représentant une distance de plus de 120 kilomètres.

Les résultats acquis par les vols des frères Wright dépassaient les meilleures performances européennes. Lors de réceptions et de conférences de presse, le pilote américain put affirmer, avec raison, : « L’aéroplane vraiment fonctionnel a été découvert par nous-mêmes, non par Santos-Dumont ! ». 

 

LA PRESSE SARTHOISE –

15 juin 1908

 « C’est au Mans que volera bientôt l’aéroplane Wright » titraient les journaux locaux La Sarthe et Le Nouvelliste de la Sarthe. Estimant aujourd’hui que leur appareil est au point, les frères Wright se décident à le mettre à l’épreuve devant le public français. Alors qu’ils avaient songé à s’installer pour cela à Blain dans la Loire-Inférieure et comme le terrain disponible ne convenait que médiocrement, ils se mirent en rapport avec l’industriel manceau Léon Bollée qui leur proposa le champ de courses des Hunaudières près du Mans.

« Je viens de choisir définitivement mon terrain d’expérience, dit Wilbur Wright au journaliste de La Patrie François Peyrey. C’est tout bonnement le champ de courses du Mans. J’ai reçu les autorisations nécessaires. C’est une affaire conclue. Le terrain est loin d’être plat et découvert, il est ondulé et planté de quelques arbres et ne mesure que 800 mètres de longueur sur 335 mètres de large. Il me suffit cependant.

« Blain est donc abandonné ? interroge Peyrey.

« Définitivement. L’endroit me souriait fort, mais il est beaucoup trop loin de Paris et les trains qui y parviennent sont si incommodes !...

« L’aéroplane ?

« Je vais en commencer immédiatement le montage. La maison à qui j’ai passé commande livrera ce soir, le premier des sept moteurs. Dans un mois au plus tard, commenceront les essais.

« C’est moi-même, interrompit M. Hart (l’Agent des frères Wright qui assistait à la conversation), qui ait commandé ces sept moteurs, exactement copiés sur le moteur Wright. Ils pèsent chacun 75 kilos pour une puissance de 30 chevaux...

« 25 chevaux seulement, interrompit doucement Wilbur Wright, 25 chevaux... c’est bien suffisant.

« La machine construite pour le gouvernement des Etats-Unis ?

« Doit être livrée fin août. Nous avons, après cette date, trente jours pour les essais de recette. Mon frère Orville la présentera à Fort Myers en Virginie aux délégués officiels américains car mon séjour en France durera plusieurs mois ».

 

LEON BOLLÉE A LA RESCOUSSE

Le journaliste de La Sarthe qui s’inquiète de ce que devient l’aéroplane Wright interroge le 26 juin M.Léon Bollée le constructeur d’automobiles chez qui l’appareil est en montage et qui est en relations journalières avec l’Américain.

 

« Tout va très bien, dit M. Léon Bollée, le montage de l’appareil se poursuit normalement, il est déjà aux trois quarts fait, le hangar des Hunaudières sera fini de monter dans quelques jours, et il y a lieu d’espérer que les expériences ne tarderont pas à être commencées. Il a été dit tant de choses dans la presse mondiale sur les frères Wright qui ont été surtout présentés en Europe comme des bluffeurs extraordinaires que nous ne pouvons résister à demander à M. Léon Bollée son opinion bien sincère sur eux..

« Je ne vous cache pas, répond M. Léon Bollée, que j’ai un peu jadis partagé le scepticisme de la plupart des journaux français. Cependant, de même que le Capitaine Ferber a dit « Le succès de Farman authentifie les succès passés des Wright », je suis depuis près d’un an persuadé que, si les Wright n’ont pas fait tout ce qui a été dit dans les journaux, tout au moins ils ont fait depuis longtemps des vols mécaniques d’assez longue durée. Depuis que je suis en relations journalières avec M. Wilbur Wright, poursuit M. Bollée, je suis persuadé que tout ce qu’il a dit est vrai. Cet homme n’est pas du tout un bluffer; C’est au contraire un modeste, un timide, se contentant de travailler du matin au soir et ne cherchant jamais à éblouir par des promesses qu’il ne saurait tenir. Aussi ponctuel au travail que le meilleur des ouvriers, il travaille de ses mains avec une habileté réelle. Il n’a confiance qu’en lui-même, et dans son appareil il n’y a pas une couture, pas un boulon, pas un écrou qui n’ait été l’objet d’un travail personnel de sa part. Son appareil est extrêmement ingénieux, chaque partie est le résultat d’une étude d’années et d’années, et c’est bien une conception personnelle, qui n’emprunte rien des types d’aéroplanes genre Farman ou Delagrange.

Ce qui me fait croire que M. Wilbur Wright a vraiment fait ses expériences de 50 ou 60 kilomètres de distance de toute ville, c’est que, venant dans mon usine, où il aurait dû savoir ne manquer de rien, il a apporté cependant avec lui tout ce qu’il lui fallait, absolument comme s’il venait travailler dans une forêt vierge. On sent l’homme qui n’est habitué à compter que sur lui-même. Je vous citerai un exemple bien typique : pendant qu’il cousait son aéroplane, il a cassé une grosse aiguille ; au lieu d’envoyer en acheter une, il en a fabriqué une en un temps très court et d’une façon, ma foi, fort habile.

Le journaliste demande alors à M.Léon Bollée, si, pour les lecteurs de La Sarthe, il pouvait donner quelques renseignements sur la construction de l’appareil.

« Messieurs Wright, répond M. Léon Bollée, ont toujours tenu leur appareil aussi secret que possible ; cependant étant donné que les expériences doivent avoir lieu dans quelques jours, et que je ne dirai rien des détails de construction qui sont tout, et qu’enfin le principe de leur appareil a été décrit dans un brevet français qui vient d’être publié, je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous donnant les grandes lignes de ce qu’est l’appareil Wright.

 

DESCRIPTION DE L’AVION WRIGHT

« Il se compose, poursuit M. Bollée, comme parties principales, de deux grands plans en toile d’environ 12 mètres de longueur sur 2 mètres de largeur, placés au -dessus l’un de l’autre, à environ 2 mètres de distance. Ces deux plans marchent par le travers, c’est à dire que l’appareil a 12 mètres d’envergure. En avant de ces deux plans se trouvent deux autres petits plans horizontaux, pouvant s’orienter de façon à former gouvernail de profondeur, alors que deux autres plans placés verticalement, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, servent de gouvernail transversal. Le moteur est placé au-dessus du grand plan inférieur, un peu à droite ; il actionne deux hélices, placées en arrière de l’appareil, au moyen de chaînes. Les deux hélices placées, l’une à droite, l’autre à gauche, tournent en sens inverse l’une de l’autre, pour obtenir égalité dans les réactions. Le moteur est à 4 cylindres et ne diffère pas sensiblement d’aspect et de dimension d’un moteur d’automobile ordinaire 20/30 HP. Il est à soupapes d’admission automatiques et à circulation d’eau. Son allumage est par magnéto et il ne possède pas, à proprement parler, de carburateur. Le conducteur et le passager, car l’appareil peut emporter deux personnes, prennent place, côte à côte, sur un petit siège fixé sur le grand plan inférieur à la gauche du moteur, faisant contrepoids à celui-ci. Les leviers de manoeuvre peuvent agir sur le gouvernail de profondeur, sur le gouvernail transversal, et sur un très ingénieux système de poulie, objet du brevet Wright, produisant le gauchissement des ailes des deux grands plans, ce qui permet, paraît-il de voler par les plus grands vents sans crainte de renversement ».

 

 

 

WRIGHT DÉCOLLE PAR CATAPULTE

Le journaliste demande alors à M.Bollée s’il est vrai que l’appareil Wright part sur des rails au lieu de partir sur des roues comme l’appareil Farman.

« C’est absolument exact, répond M. Léon Bollée ; l’appareil repose au départ sur un petit rail en bois de 35 à 45 mètres de longueur d’où il se soulève au bout de 25 mètres environ de parcours. Pour revenir à son point de départ, si l’aéroplane est obligé de descendre loin des rails, on lui pose des grandes roues spéciales. Le sol de l’hippodrome des Hunaudières serait, du reste, trop mauvais pour qu’un aéroplane genre Farman puisse y rouler.

« Voyez-vous dans cet appareil quelque chose de tellement nouveau, dans le moteur par exemple, qu’il y aurait lieu de douter que cet appareil pouvait exister il y a quelques années ?

« Justement, nous réponds M. Léon Bollée, ce qu’il y a d’étonnant dans cet appareil et dans ce moteur, surtout, c’est qu’on ne voit pas là une formule nouvelle comme par exemple, dans le moteur Esnault-Pelleterie ou dans le moteur Antoinette ; c’est, au contraire, le bon moteur d’automobile fait léger, et voilà tout.

On ne voit donc pas pourquoi ce moteur n’existerait pas depuis longtemps et à la vérité, l’ensemble dénote déjà un long usage.

« Quand pensez-vous que commenceront les expériences ?

« Je n’en sais rien moi-même, répond M. Léon Bollée, car Monsieur Wilbur Wright ne travaille pas pour le public mais pour lui-même ; il prend son temps et rien au monde ne le déciderait à faire hâtivement quelque chose. Cependant, je pense que, dès le retour d’Autriche de Monsieur O’Berg, un de mes bons amis qui a pris en mains l’affaire des Wright, les expériences vont commencer ; c’est une affaire de 10 à 15 jours. Je ne le vous cache pas, je crois sincèrement à leur succès, et je serai très heureux que ce soit au Mans que soit dit le fin mot de ce troublant problème : les frères Wright sont-ils les premiers inventeurs de l’aéroplane ?

A son tour Le Petit Parisien du 2 juillet décrit l’aéroplane « Wright A » : Comme on le sait déjà, c’est un biplan de type Chanute ; l’envergure est de 12 mètres, la largeur des plans de 2 mètres et leur espacement d’un peu moins de 2 mètres.

« Il n’y a aucune cellule ni avant ni arrière ; les seuls organes de stabilité et de direction sont : à l’avant, un petit plan inclinable servant de gouvernail de profondeur, puis deux gouvernails verticaux, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. Ces gouvernails sont solidaires et jouent en même temps, de même que l’oiseau, dans le virage incline à la fois sa tête et sa queue. Mais cet oiseau ne vire pas avec des ailes immobiles dans le plan et à l’inclinaison de la marche directe, il relève celle du côté opposé à la direction vers laquelle il veut tourner. Ce relèvement, pour un appareil d’aviation, présenterait des difficultés mécaniques et statiques considérables, aussi les frères Wright ont-ils résolu cette difficulté spéciale d’une façon fort ingénieuse. Ils ont su donner à la partie arrière de leurs ailes une flexibilité qui constitue l’une des caractéristiques principales de leur invention et à laquelle ils attribuent la principale partie de leur succès. C’est une sorte de gauchissement qui s’exécute à l’aide d’un simple levier, le plus facilement du monde et avec une perfection tout à fait remarquable. Ce gauchissement, identique pour les plans superposés, s’exécute pour les deux ailes dans le sens inverse, c’est à dire qu’il a pour effet d’augmenter la résistance à l’avancement de l’une d’elles en même temps qu’il diminue celle de l’autre. Les deux effets s’ajoutent ainsi. Cette liaison du mouvement des deux ailes est obtenue au moyen d’un jeu de câbles d’acier qui passent par des traversées obliques d’un plan à l’autre, depuis l’extrémité gauche jusqu’à l’extrémité droite.

« Ce gauchissement des ailes s’emploie dans plusieurs cas différents, d’abord pour faciliter les virages, ensuite pour répondre à toutes les tendances de

déséquilibrage latéral qui peuvent se produire dans la marche en ligne droite, par exemple par suite d’un remous quelconque du vent, par suite de l’influence d’une aspérité du sol, etc. Mais, dans ce dernier cas, on comprend que l’augmentation de résistance d’un côté et la diminution de l’autre auraient pour effet de ralentir ce dernier et d’accélérer le premier, c’est-à-dire d’amener un virage. Celui-ci est automatiquement empêché, dans l’appareil des Wright, par la liaison qu’ils ont réalisée entre ce gauchissement des ailes et l’inclinaison de leurs deux gouvernails verticaux : le même mouvement de levier déforme les deux ailes et déplace les deux gouvernails dans le sens voulu pour contrebalancer la tendance au virage. Bien entendu, pour permettre de légers virages sans gauchissement des ailes, lorsque cela peut paraître utile, les gouvernails peuvent être rendus indépendants des ailes.

« Une autre particularité importante de cet appareil consiste dans le mode de lancement : au lieu de prendre la vitesse nécessaire à l’envolée par un roulement assez long sur le sol, grâce à un chariot armé de roues de bicyclettes, comme le font tous les aviateurs français, les frères Wright se servent d’un petit rail en bois très léger sur lequel l’appareil roule au moyen de deux galets de 12 à 15 centimètres de diamètre. Ce procédé a l’inconvénient indéniable de nécessiter pour le départ le dit rail, d’ailleurs très facile à fabriquer en quelques instants, n’importe où, car ce n’est pas autre chose qu’une baguette de bois qu’on peut renforcer - ce n’est pas indispensable - à la partie supérieure par une lame de métal. Mais, par contre, il a le gros avantage de permettre le lancement sur un terrain absolument quelconque, par suite de la facilité de roulement, en un espace très court. Il ne faut pas plus de 30 à 35 mètres, paraît-il, tandis que le départ, avec les appareils roulant sur le sol, demande environ trois fois plus.

« Le moteur, détail curieux, n’est pas placé dans l’axe de l’appareil, mais à droite, juste en face de l’hélice de droite ; il actionne l’hélice de gauche au moyen d’une chaîne coudée. A ce moteur fait contrepoids, à gauche de l’axe, l’installation des aviateurs. Elle se compose de deux sièges en bois qui sont tout simplement placés sur la tranche avant du plan inférieur. Ces sièges peuvent être déplacés, afin de maintenir l’équilibre suivant le poids des aviateurs et suivant que le vol a lieu avec une ou deux personnes.

« Ce moteur est des plus rustiques ; il a été construit par les frères Wright eux-mêmes, il y a quatre ans; il ne comporte aucun roulement à bille et donne une grande impression de solidité et de bon fonctionnement. Il pèse 75 kilos pour une force de 25 à 30 chevaux. Celui que nous allons voir est d’ailleurs identiquement le même que celui qui a servi aux fameuses performances de 1905; il a seulement subi quelques petites modifications : il a, en particulier, maintenant 106 d’alésage au lieu de 103.

« En résumé, l’appareil des frères Wright est un engin très sérieux, solide en même temps que souple, très ingénieusement établi, d’une perfection d’exécution inouï et comportant plusieurs particularités du plus haut intérêt. On comprend, en le voyant, que les frères Wright aient pu prendre une avance si souvent contestée, mais maintenant moralement inouïe et comportant plusieurs particularités du plus haut intérêt. On prouvée et dont nous allons bientôt pouvoir nous-mêmes juger publiquement. L’appareil Wright est, à l’heure actuelle, presque entièrement monté dans l’usine de M. Léon Bollée; il va procéder à quelques essais au point fixe et autres, puis à des expériences à caractère tout à fait privé. Dès que tout sera mis au point, dans quelques semaines, il commencera ses vols officiels et publics.

 

 

 

« La première expérience de l’Aviateur Wright ».

La Sarthe 8 août 1908 2è édition

 « M. Wilbur Wright a fait, aujourd’hui vers six heures et demie du soir, sur le champ de courses des Hunaudières, une première expérience qui a été couronnée d’un plein succès. Dès le premier essai, l’aéroplane, dirigé par M. Wilbur Wright, s’est élevé dans les airs.

Il a décrit, se tenant à une hauteur de 15 à 20 mètres, trois cercles complets, parcourant ainsi environ 3 kilomètres et demi, en 1 minute 46 secondes, et est venu très facilement, presque sans secousse, atterrir à 20 mètres de son point de départ ; l’atterrissage n’a pas occasionné à l’appareil la moindre avarie. Une centaine de personnes y assistaient, parmi lesquelles M. Archdéacon, M. M. Blériot, l’aviateur Gasnier d’Angers, membres de l’Aéro Club de France, qui s’est signalé, l’an dernier, dans l’épreuve de la Coupe Gordon Bennett; M. Zens qui, la semaine dernière, a commencé des expériences avec un appareil de son invention, et quelques représentants de la presse française, allemande, américaine, anglaise. Ils ont chaleureusement applaudi M. Wright.

 

« Il prend place seul dans son appareil ; les hélices sont mises en mouvement, le poids de lancement tombe; l’appareil progresse rapidement sur son rail de bois et s’élève majestueusement dans l’espace ; il plane. M.Wright marche d’abord droit suivant une ligne perpendiculaire aux tribunes ; on croit qu’il va simplement s’arrêter au bois de sapins qui clôt le champ de courses. Mais non, il vire à angle droit, décrit un cercle complet, qui l’amène presque au-dessus des spectateurs. Il continue sa courbe. M.Wright décrit ainsi trois cercles complets, faisant des virages presque à angle droit avec une sûreté absolue, sans hésitation, sans secousse, tantôt s’élevant un peu pour franchir un bouquet d’arbres, tantôt se rapprochant du sol. Le spectacle est tellement impressionnant, tellement saisissant que les spectateurs applaudissent avec frénésie. Enfin son troisième cercle parcouru, M.Wright descend lentement, doucement, et l’appareil vient se poser sur le sol, comme un oiseau, à 20 mètres environ de son point de départ. M.Wright est tellement sûr de sa manoeuvre, qu’il descend de façon à raser, à frôler le hangar du pari mutuel. Il aurait pu atterrir exactement à son point de départ, sans la présence du pylône, qui rendait cet atterrissage absolument impossible.

« Au diable la consigne ! Les spectateurs, enthousiasmés, ne peuvent plus se tenir et envahissent la pelouse, entourent M.Wright, l’acclament, lui donnent des poignées de mains ; on l’aurait volontiers porté en triomphe. M.Wright reçoit les félicitations avec sa courtoisie ordinaire, mais aussi avec son flegme habituel.

« Le départ avait eu lieu à 6 heures 25, l’expérience avait duré exactement 1 minute 46 secondes, durant lesquelles M.Wright a parcouru environ 3 kilomètres et demi, se maintenant à une hauteur d’environ 15 à 20 mètres. Ces résultats, obtenus dès la première tentative, avec un appareil dont le montage venait à peine d’être terminé, sont absolument magnifiques. Ils suffisent, dès maintenant, à démontrer l’excellence de l’appareil de M.Wright. Après un tel début, il est certain que les vastes expériences que M.Wilbur Wright compte tenter seront d’un intérêt palpitant ».

 

12 Août 1908

« M.Wright a fait hier soir une nouvelle expérience avec un plein succès. Il a décrit trois grands cercles, à 65 kilomètres à l’heure environ. Le vol a duré 3 minutes 45 secondes.

« Ce matin, vers huit heures, nouvelle expérience. Le vol, cette fois, a duré 6 minutes 56 secondes 2/5, temps chronométré par l’Aéro Club de la Sarthe. Le vent Nord avait une vitesse de 17 kilomètres à l’heure. On a constaté que M.Wright manoeuvrait avec beaucoup plus de sûreté qu’à ses précédents essais. La hauteur qu’il a atteinte était également supérieure. M. Kapferer, ingénieur du dirigeable la Ville-de-Paris assistait à cette expérience ».

 

13 Août 1908

L’AVIATEUR WRIGHT

L’après-midi aux Hunaudières (12 Août)

« Dès le commencement de l’après-midi, hier, la foule commence à affluer, énorme, vers le champ de courses que l’on pourra désigner maintenant d’une manière plus appropriée, sous le nom d’aérodrome des Hunaudières. Parmi les spectateurs des tribunes, on remarque Mlle Pierpont-Morgan, fille du milliardaire américain, et Mlle Berthe Murray, fille du grand éditeur de New York. Vers quatre heures, M. Le docteur Poix, médecin de l’aviateur, vient examiner son bras, qui est aujourd’hui à peu près guéri. Disons à ce propos que l’état de M.Wright ne s’était aggravé que parce qu’il avait substitué ses propres soins à ceux de l’homme de l’art. Ce dernier s’étant aperçu de cette imprudence, a remis les choses au point et l’inventeur s’en est fort bien trouvé, puisque sa brûlure est maintenant cicatrisée.

 

« A 6 heures 35, qui est le moment de la journée préféré par M.Wright pour s’envoler dans l’espace, l’aviateur s’installe dans sa machine, et, à 6 heures 36, l’aéroplane bondit, vire gracieusement à une hauteur d’environ 12 mètres et commence à décrire un vaste cercle autour de la piste. Après un demi-tour, l’atterrissage se fait non loin du point de départ. Le vol a duré 40 secondes. La distance franchie peut être évaluée à 700 mètres. L’aéroplane est replacé rapidement sur le rail, le contrepoids est monté, et à 6 heures 55 a lieu un second vol. Wilbur Wright vire avec son habileté accoutumée, et fait une course magnifique autour de la plaine. Au milieu de la seconde circonférence, il interrompt son moteur et, après avoir plané une dizaine de secondes, vient atterrir sans à-coup à quelques pas du pylône. La distance franchie a été, cette fois de 1 700 mètres, la moyenne de l’altitude de 12 mètres, le temps de 1 minute 44 secondes 2/5. L’ovation quotidienne a accueilli M.Wright.

« Si les vols de ce soir, a dit M. Léon Bollée, ont été plus courts que celui de ce matin, cela dépend seulement de l’aviateur, qui aurait parfaitement pu, s’il l’eût voulu, fournir une carrière beaucoup plus longue. Mais M.Wright est légèrement fatigué; d’autre part, il n’a pas l’intention de procéder à de très longs essais. En outre M. Wilbur Wright a fait cette déclaration:

« En Amérique, notre appareil avait quatre leviers et nous en faisions fonctionner chacun deux, mon frère et moi. Mon frère ne m’ayant pas accompagné j’ai dû supprimer deux leviers et faire exécuter par les deux qui restent le travail de quatre; pour les manoeuvres, je suis forcé de faire agir mes bras simultanément en sens inverse; il en résulte une dissociation de force et une complexité de direction, qui sont assez gênantes et auxquelles il faut un certain temps pour s’accoutumer ». Miss Pierpont-Morgan a tenu à féliciter personnellement l’aviateur après son deuxième essai.

 

Magnifique envolée, ce matin, aux Hunaudières.

13 Aoùt

 L’aviateur franchit une distance de dix kilomètres. Au cours d’un second essai, l’aéroplane a une aile brisée.

 « Les expériences de M. Wilbur Wright ont été marquées, ce matin aux Hunaudières, par un regrettable accident matériel qui aura, pour conséquence, l’interruption, pendant plusieurs jours, de ces essais si passionnants. Nos lecteurs vont en trouver, ci-dessous, les détails complets.

« A 6 heures et demie, l’aéroplane était sorti du hangar et transporté près du pylone, sur son rail de lancement. A 7 heures 2 il s’envolait. Il ne nous avait pas encore été donné d’assister à une aussi magnifique randonnée. Virant avec sa maëstria maintenant bien connue, l’inventeur américain a fait sept fois le grand tour du champ de courses, planant à une hauteur d’au moins 25 mètres. Son appareil passait comme un grand oiseau blanc bien au-dessus de la ligne verte dont les sapins encerclent la plaine, et les spectateurs-du reste peu nombreux, n’avaient pas assez de mains pour applaudir ni de bouches pour acclamer. Wilbur Wright a ainsi volé pendant 8 minutes 13 secondes 2/5, franchissant une distance d’environ 10 kilomètres. L’atterrissage a été merveilleux comme toujours. On espérait que le second essai, dont M.Wright activait les préparatifs, serait encore plus impressionnant. Mais une déception cruelle nous attendait. A 7 heures 30 minutes 20 secondes, seconde envolée, superbes virages, altitude de 30 mètres. L’aviateur est en train de boucler le second tour de piste, lorsqu’il se met en devoir d’atterrir, après 2 minutes 20 secondes de course. Il coupe son allumage à plus de 80 pieds de hauteur, le moteur se tait et l’aéroplane commence à descendre suivant un plan incliné avec une grâce incomparable. Mais arrivé peut-être à 10 mètres du sol, Wilbur Wright aperçoit, à une vingtaine de mètres en avant, une fondrière assez profonde. Ne voulant pas y atterrir il se décide à virer à gauche. Malheureusement-suivant la déclaration qu’il en a faite lui-même ensuite-il fait une fausse manoeuvre de leviers, d’où il s’ensuit que au lieu de redresser l’appareil du côté droit il continue à incliner vers la gauche. L’aéroplane prend alors une position légèrement oblique par rapport à la terre, dont il n’est séparé que par quelques mètres et l’aile du côté gauche qui a son extrémité ainsi dirigée vers le bas, vient heurter violemment le sol. Un craquement sinistre retentit. C’est l’armature en bois de l’aile qui vient de se briser complètement.

« Les assistants ont poussé un cri d’angoisse, car on craint que M.Wright ne soit grièvement blessé. Par bonheur il n’en est rien. L’aviateur qui n’a aucun mal, sort posément de son aéroplane. Aucune trace d’émotion ne s’aperçoit sur son visage flegmatique. Même sur ses lèvres erre un sourire tranquille qui, dans la circonstance, est une preuve vraiment admirable de sang-froid. Cependant, MM O’Berg, Léon Bollée et tous les amis de M.Wright se sont précipités vers lui ayant au coeur la mortelle inquiétude que l’on conçoit. Mais il les rassure, tout en souriant. L’aile seule est brisée, mais les deux gouvernails, les hélices et le moteur sont absolument indemnes. Les réparations nécessaires exigeront plusieurs jours. L’aviateur en effet, on le sait déjà, fait tout par lui-même, et nul autre que lui ne pansera la blessure du merveilleux aéroplane.  Sur les lieux ce matin, nous avons remarqué à nouveau la présence de miss Pierpont Morgan, la fille du milliardaire américain; de M. Kapferer le constructeur du dirigeable Ville de Paris et de M. Surcouf le membre bien connu de l’Aéro-Club de France. Ce dernier, récemment encore, était d’avis-comme la plupart de ses collègues que Wilbur Wright était un vulgaire bluffeur. Mais véritablement émerveillé par les expériences d’aujourd’hui, il a fait complètement volte-face et a déclaré :

 « Ce que j’admire surtout en cet homme, c’est qu’il a inventé la chose la plus merveilleuse du monde de la façon la plus simple qui soit, alors que ses rivaux en aviation ont toujours cherché le plus compliqué pour obtenir un résultat moindre ».

 

 

 

La Sarthe 18 août 1908

Les expériences de M.Wilbur Wright

« Les bruits les plus divers circulant en ville, au sujet du prochain départ de M. Wilbur Wright pour le camp d’Auvours, un de nos reporters est allé, ce matin, interviewer M.Léon Bollée qui très aimablement lui a fourni les renseignements suivants :

« Il est exact que M.Wright a fait construire un hangar au camp d’Auvours, après en avoir obtenu l’autorisation de l’autorité militaire. Ce hangar, commencé la veille de l’accident de l’aéroplane, c’est à dire le mercredi 12 août, est terminé depuis quatre jours. Il est absolument sur le même modèle que celui du champ de courses des Hunaudières. Détail qui ne manque pas d’originalité : la chambre à coucher de M.Wright est située dans la charpente et ne comporte pas de plancher !

Le nouveau hangar est placé auprès du pylône en fer à droite du champ de tir, sur le bord de la route militaire, parallèle à celle de Saint-Calais. Il se trouve à 100 mètres de cette route et à environ 800 mètres au delà de la route allant de Saint Hubert à la gare de Champagné. Le hangar n’est pas sur le champ de tir lui-même, mais dans une clairière de jeunes sapins.  De tout temps, il est entré dans les intentions de M.Wright de faire ses grands vols au-dessus du camp d’Auvours, car il y a impossibilité matérielle, au-dessus des Hunaudières, de contrôler la distance parcourue et on devait se contenter à chaque expérience de prendre la durée du vol. Il est probable qu’au camp d’Auvours le parcours sera défini par deux et plus probablement par quatre piquets de virage en dehors desquels M.Wright devra virer, la distance étant seulement comptée de piquet à piquet. M.Wright se propose du reste, très prochainement de concourir pour le prix de 25 mètres de hauteur, l’épreuve consistant à passer au-dessus d’une rangée de petits ballons maintenus par une corde de 25 mètres, sans que l’aéroplane touche ces petits ballons. Plusieurs fois aux Hunaudières, l’aviateur a dépassé cette hauteur, mais elle n’a pas été officiellement contrôlée. Tous les vols de M.Wright seront contrôlés officiellement, au point de vue sportif, par l’Aéro-Club de la Sarthe qui est affilié à la Fédération aéronautique internationale. Les deux grands vols annoncés de 50 kilomètres seront en outre vérifiés par une commission nommée par M.Lazare Weiller, et dont font partie, en tant que scientifiques, M.Léautey, de l’Institut, et M. Léon Bollée.

 

22 Août

« Les taxis-autos font le service entre l’octroi de la route de Paris et SaintHubert, à l’entrée du camp d’Auvours, au prix de 2 francs par personne » Un service de voitures, organisé par « Les Mancelles » part tout les jours de la place de la République, près le café du Commerce, à 4 heures, pour le camp d’Auvours. La Direction a eu le soin d’examiner l’endroit propice pour bien voir et y déposer les voyageurs. Aussi hier soir, les centaines de curieux accourus, par tous les moyens de locomotion imaginables n’en ont-ils pas été pour leurs frais ! Vers 5 heures trente, Wilbur Wright, dont l’humeur variable semble être aujourd’hui au beau fixe, fait preuve d’une activité soudaine, dont il semble bien qu’une envolée va résulter. MM Bollée, Pellier et Jamin - ses aides habituels - s’empressent; on tire sur la corde du contre-poids; on essaie le moteur.

« A 5h48, Wilbur Wright pénètre dans l’aéroplane, s’installe devant ses leviers et, à 5h50 exactement, l’appareil projeté par le déclenchement coutumier, s’enlève. Après des virages audacieux, mais magistralement exécutés, l’homme-volant atterrit, non loin de son point de départ à 5h51minutes, 49 secondes. Le vol a duré 1 minute 49 secondes 1/5 (chronométrage officiel). La distance parcourue a été d’environ 2 kil.200 mètres; l’altitude moyenne atteinte, de 8 mètres. Après cette envolée, l’homme-volant a été chaudement félicité par un officier supérieur français de ses amis qui, en 1905, avait assisté à ses expériences d’aviation en Amérique.

L’Echo de Paris écrit à ce sujet le 22 août 1908 :

« On peut se demander comment Wright peut compter des amis parmi nos officiers supérieurs. L’histoire vaut la peine d’être dite. En 1905, le ministre de la guerre, ayant été mis au courant des essais d’aviation des frères Wright, envoya une commission technique pour assister à leurs expériences. Cette commission avait pouvoir d’acheter l’appareil pour une somme de 600 000 fr., mais à deux conditions : 1° qu’il planerait à une hauteur d’au moins 300 mètres, et 2° qu’il accomplirait un parcours minimum de 50 kilomètres. Les frères Wright demandèrent un million; mais ils ne purent remplir les deux conditions imposées par le ministre, et le marché n’eut pas de suite. Un second départ a été effectué ce même jour par Wilbur Wright à 6 heures 22 minutes. La durée du vol, cette fois, a été de 2 minutes 14, la distance parcourue de 3 kilomètres et demi. L’aviateur a dépassé 25 mètres de hauteur. Ses virages ont été merveilleusement exécutés et son atterrissage, de même que le premier, s’est opéré avec une incomparable douceur.

 

Le Nouvelliste de la Sarthe du 4 septembre 1908

LE VOL DU 3 SEPTEMBRE

« Hier après midi, le temps étant clair et l’air calme, Wilbur Wright a sorti son appareil du hangar vers cinq heures. Après l’avoir fait transporter sur le rail de lancement, il a commencé par essayer assez longuement son moteur et à six heures onze minutes l’aéroplane bondissait dans l’espace. Malheureusement, presqu’au même instant le vent se levait et dès le début de l’envolée l’anémomètre accusait une vitesse moyenne d’environ 19,600 kilomètres à l’heure. L’aviateur a poursuivi son expérience quand même, tournant de gauche à droite. Il a d’abord parcouru les trois quarts de la piste et bientôt son grand oiseau blanc n’a plus été, dans le lointain verdi par les sapinières, qu’un nuage gracieux et mouvant, revenant ensuite vers le pylône.

 

La Sarthe 5 septembre 1908

LE VOL DU 4 SEPTEMBRE

« De très bonne heure ce matin, M.Wright a sorti son aéroplane du hangar et à 7h20 tout était prêt pour tenter une expérience. A 7h22 exactement, M.Wright prenait son essor et s’enlevait dans les airs. Il a pu effectuer un magnifique vol d’une durée de 19 minutes 48 secondes 2/5, officiellement chronométré par l’Aéro Club de la Sarthe. Ce vol a été d’une rectitude et d’une précision remarquables. La distance parcourue a été évaluée approximativement à 23 ou 24 kilomètres. A 9h30 après avoir remis son appareil en bon état de marche - les soupapes du moteur étaient légèrement encrassées- M.Wright ramenait l’aéroplane sur son rail et procédait à un second vol.  Mais à ce moment le vent s’était un peu levé; il soufflait en moyenne à une vitesse de 3 mètres à la seconde et par instant jusqu’à 10 m/s. M.Wright avait déjà décrit deux ellipses de un kilomètre de longueur chacune et terminait la troisième lorsque l’aéroplane fut poussé par une rafale trop près des arbres pendant qu’il exécutait un virage. M.Wright voulut alors réduire le rayon de la courbe qu’il avait commencé à décrire, et dans ce but il avait incliné davantage son appareil. Mais comme il volait trop près de terre, l’extrêmité de l’une des grandes ailes s’est brisée en heurtant le sol. M.Wright a de suite arrêté son moteur pour atterrir, puis l’appareil a été ramené sous le hangar pour être réparé.

Au cours de cette seconde expérience, M. Léon Bollée avait mesuré la vitesse de l’appareil en plein vol; il avait placé deux commissaires, MM Paul Jamin, vice-président, et M. Le Baron de Sennevoix, membres de L’Aéro Club de la Sarthe à 600 mètres l’un de l’autre, et les avait chargés de faire des signaux au moment où l’appareil passait au-dessus d’eux; M.Léon Bollée prenant alors le temps écoulé entre deux signaux avait pu facilement chronométrer la vitesse en vol. Ce temps a été de 37 secondes entre chaque signal. Si on tient compte du vent régnant par le travers et produisant une dérive, on arrive à une vitesse qui doit être sensiblement supérieure à 60 kilomètres à l’heure, puisqu’elle a été de 57 kil.890 mètres, en ne tenant pas compte de la dérive.

  

Le Nouvelliste de la Sarthe 16 septembre 1908

CE MATIN AU CAMP D’AUVOURS

WRIGHT A BATTU TOUS SES PRECEDENTS RECORDS

« M.Wright s’est enlevé à 8h10 et, temps chronométré officiellement par M.Léon Bollée, Président de L’Aéro Club de la Sarthe, est resté en l’air pendant 39 minutes 18 secondes 2/5, couvrant une distance d’environ 42 kilomètres à l’altitude moyenne de 15 mètres. Le record de 29 minutes 35 secondes 4/5 établi à Issy-Les-Moulineaux il y a quelques jours par M.Delagrange est battu.

 

PREMIER PASSAGER FRANÇAIS

« Au lieu de tenter un vol de durée, l’aviateur voulut, pour la première fois depuis qu’il est en France, essayer un vol avec un compagnon à bord. M.Wright offrit donc à M.Ernest Zens, un aviateur français connu, de l’accompagner, offre qui fut, naturellement acceptée avec enthousiasme. Ecoutons M.Zens :

« J’ai été surpris de la vitesse avec laquelle l’appareil s’est lancé sur le rail dès le déclenchement, vitesse qui m’a rejeté en arrière. J’ai très nettement senti le « cabrage » de l’aéroplane au moment où il a quitté le rail, mais il me semblait toujours que l’appareil portait ou plutôt glissait sur quelque chose de solide. Je n’ai jamais eu l’impression de la hauteur et je n’ai jamais cru avoir dépassé 4 mètres, bien que nous soyons montés, paraît-il, à une hauteur de 12 à 15 mètres. L’impression dans les virages, a déclaré M.Zens, est très nettement celle qu’on ressent en automobile lorsque le moteur dérape.

« A ce moment le vent de côté est très perceptible. J’ai eu plutôt dans l’ensemble l’impression de roulement en automobile que de planement, impression qui venait sans doute des trépidations et du bruit du moteur. Je me serais cru dans les lignes droites sur une automobile montant presque péniblement une interminable côte et donnant l’impression que la totalité de la force était employée. A côté de cette impression, existe l’impression de vitesse qui est très réelle.

« Je n’ai rien compris aux manoeuvres des leviers de M.Wright, a ajouté M.Zens, je ne suis d’ailleurs pas resté assez longtemps dans l’appareil pour cela. J’ai eu pendant tout le temps qu’a duré l’expérience, l’impression d’entière sécurité » [1].

 

La Sarthe 18 septembre 1908

L’ACCIDENT DE SON FRÈRE ORVILLE AUX USA

« Voici de quelle façon l’accident de M.ORVILLE Wright a été connu à Auvours : Cette nuit, M. Hart O’Berg a reçu une communication de M. Lazare Weiller, qui venait d’apprendre qu’il était arrivé un très grave accident à l’aéroplane de M.Orville Wright, à Fort Myers(Virginie).

« Quelques instants après, M. Berg recevait une dépêche de Washington lui annonçant la même nouvelle mais sans donner aucun détail sur la nature ou la gravité de l’accident.

« Il fut immédiatement décidé entre MM. O’Berg et Weiler qu’il y avait lieu de prévenir les invités de Paris que les expériences d’aéroplane n’auraient très probablement pas lieu aujourd’hui à Auvours. Parmi les personnes invitées se trouvaient M.Barthou, ministre des Travaux publics et l’ambassadeur des Etats-Unis. M.Wilbur Wright a déclaré qu’il considérait comme impossibles les bruits qu’une hélice se serait brisée et qu’il croyait plutôt à l’arrêt subit d’une des hélices par suite de la rupture de la chaîne. L’aviateur pensait que son frère, gêné dans ses mouvements par son passager n’avait pu stopper son moteur pour descendre en planant.

  

Le Nouvelliste de la Sarthe 22 septembre 1908

L’AVIATEUR A BATTU HIER TOUS LES RECORDS DU MONDE

« La soirée du 21 septembre 1908 marquera une date inoubliable dans les annales de l’aviation car M.Wilbur Wright triomphant cette fois glorieusement des forces de la nature hostile, a fait ce qu’aucun homme n’avait jamais accompli. Le célèbre américain a évolué dans l’espace pendant plus d’une heure et demie, couvrant la distance énorme d’environ quatre-vingt-dix kilomètres et battant avec une maëstria magnifique tous les records du monde. La science a donné aujourd’hui un coup d’aile de géant. D’après les contrôles officiels M.Wright a parcouru soixante six kilomètres six cent mètres mais avec les courbes des virages, non décomptées, le trajet en réalité se rapproche de 90 km.

 

Parmi les invités, on remarquait MM Henry White ambassadeur d’Amérique à Paris et son fils; Davila secrétaire de l’Auto-Club de Roumanie à Bucarest; Arnoldan Fordyce; le prince de Beauvau de Lambert; le capitaine Guignard attaché à l’ambassade des Etats-Unis; d’Auriac, Doumergues, Léon Bollée, Pellier, Jamin,etc. Voici le texte du procès-verbal officiel relatif au vol du 21 septembre :

 

PROCÈS-VERBAL

Records du monde de Wilbur Wright au Mans-Auvours

Record de durée : 1h 31mn 25s 4/5. Record de distance : 66 km.600 (33 fois le tour du triangle mesuré 2 000m, plus 300m du dernier virage à l’atterrissage) Le départ a eu lieu à 5h 17 mn et l’arrivée à 6h 48mn 25s 4/5. Dans l’heure la distance couverte a été de 45 km.300.

Prix de la Commission d’Aviation et Prix Michelin

Du premier poteau franchi en plein vol avant le coucher du soleil, soit à 6h 7mn 36s 1/5 : 38 km soit 19 passages à chacun des trois sommets du triangle et de même côté. L’heure du coucher du soleil à Paris était de 6h 0mn 0s. A cause de sa longitude Ouest de 2° 8’ 19’’, l’heure du Mans est en retard sur le temps de Paris de : 8mn 33s. Ce qui donne comme heure du coucher du soleil au Mans : 6h 8mn 33s. Fait au Mans, le 21 septembre 1908. Ont signé : MM Léon Bollée, A.Davila, G.Durand, René Pellier, François Peyrey, Paul Rousseau, Paul Tissandier, Ernest Zens, Paul Zens.

 

Le Nouvelliste de la Sarthe 25 septembre 1908

DISCOURS DE LÉON BOLLÉE DU 24 SEPTEMBRE (extraits)

Messieurs,

« Au cours d’un déjeuner d’amis, il y a un an environ, nous jetions quelques camarades Pellier, Jamin, Durand, Singher, Carel, Gaulier, Verney et moi, les bases de l’Aéro-Club de la Sarthe. Nous étions loin de nous douter ce jour là que l’idée aérienne ferait dans notre beau pays de si rapides progrès. Je ne veux pas vous retracer l’histoire de l’aviation, vous la connaissez tous, vous savez comment MM. Wright, dès 1903, résolurent ce problème déclaré insoluble, ce problème devant lequel la nature elle-même avait reculé, puisqu’elle n’avait jamais su faire de grands oiseaux. Vous savez comment ayant tenu leur invention secrète, leurs magnifiques expériences de 1903, 1904 et 1905 furent mises en doute, malgré les témoignages de quelques témoins, les enquêtes minutieuses de M. Robert Coquelle et de mon ami Fordyce.

« Ce n’est qu’en novembre 1906, lorsque Santos-Dumont avec sa belle audace, s’éleva dans son aéroplane 14 bis que quelques esprits larges comprirent que ce qui était possible au deçà de l’Atlantique était possible au-delà et ils crurent aux frères Wright. Il y crurent d’autant plus que les belles expériences de MM. Voisin, Archdéacon, Delagrange, Farman, Blériot, etc, montraient magistralement la possibilité du problème. Cependant beaucoup persistaient à traiter d’énigme les expériences des frères Wright. Mon plus vif désir était de voir se faire la lumière sur ce point d’histoire de façon à rendre indiscutable le fait que les frères Wright avaient volé les premiers.

« Lorsque le 2 juin dernier, j’appris, par une note parue dans L’Auto que Wilbur Wright arrivait en France chez mon ami Hart O’Berg, je pris le parti de tout mettre en oeuvre pour essayer d’amener dans notre région le célèbre aviateur américain. J’eus l’immense plaisir de voir accueillir favorablement l’offre que j’avais faite à M.Berg de mettre à la disposition de Wilbur Wright mon usine, plusieurs terrains et le concours dévoué de L’Aéro-Club de la Sarthe. Depuis les événements se sont précipités. Le 8 août par un vol magnifique, Wilbur Wright montrait aux sportsmen réunis aux Hunaudières la preuve indiscutable des vols passés. Chaque jour nous a montré quelque chose de plus surprenant que la veille.

 

Avec une ténacité, je dirai même avec un entêtement merveilleux, M.Wright a suivi le programme qu’il s’était tracé, et il vient de réaliser ce prodige de parcourir en l’air un trajet réel d’environ 90 kilomètres en une heure et demie. Quelle réponse magistrale n’a-t-il pas donnée à tous ceux qui ont prétendu le juger sans l’avoir vu. Celui-ci critiquait l’hélice, celui-ci critiquait les ailes, celui-ci critiquait le moteur. Tout était soit-disant défectueux et cependant l’exemple est là, tout a merveilleusement fonctionné. Je n’avais pas la compétence voulue pour les ailes et pour les hélices, mais du jour où j’ai vu le moteur, j’ai toujours soutenu, envers et contre tous, que ce moteur était bon et que chacun le verrait, le jour où le réglage convenable lui aurait été fait. M.Wright l’a merveilleusement exécuté, lorsqu’il a été bien au courant de sa nouvelle installation d’allumage électrique qu’il n’avait pas en Amérique, et lorsqu’il a eu nettoyé méthodiquement son moteur. Pour les ailes et les hélices, il est superflu de dire que tout était parfait, puisqu’avec un moteur faible, en réalité il vient d’exécuter des choses aussi merveilleuses.

« La nature n’avait pas su faire de grands oiseaux, mais elle avait su créer les frères Wright, les deux hommes à qui l’humanité doit la si prodigieuse découverte. Ce record du monde, conquis le lendemain de l’accident de Fort Myers est une immense consolation pour le blessé. Nous fêtons ce soir,M.Wilbur Wright, mais je vous propose d’envoyer un télégramme à son frère, pour lui dire que par la pensée nous l’associons à ce triomphe et que nous espérons que bientôt il reprendra sa marche vers le succès. Nous avons désiré, ce soir, en l’honneur de M.Wilbur Wright décorer notre salle avec des drapeaux américains. Nous avons failli n’en pas trouver et je m’en serais presque félicité car M. Wilbur Wright est un des hommes qui appartiennent au monde entier, et la science, quand elle est aussi belle n’a pas de patrie. Du reste l’accueil que M.Wilbur Wright a rencontré en France fait de notre pays une seconde patrie pour lui. Et il le disait fort joliment il y a quelques jours lorsqu’en réponse aux acclamations dont il venait d’être l’objet, il exprimait en termes émus toute sa reconnaissance se déclarant fier de voir que Le Mans l’avait en quelque sorte adopté pour un de ses enfants.

« Nous devons associer au succès de M.Wright ceux qui ont su lui prêter un large concours. J’ai le plaisir de voir ici mon ami Hart O’Berg que vous connaissez tous trop bien pour qu’il ne soit pas superflu de rappeler sa si intelligente et aimable activité.  Je regrette l’absence bien involontaire de M.Lazare Weiller, de M. Henry Deutsh dont l’histoire de l’aviation conservera les noms, car ils sont de ces hommes trop rares qui savent aider le génie.

« Je lève mon verre, Messieurs, à notre camarade du club M.Wilbur Wright, à son frère Orville Wright, aux aviateurs français qui marchent si dignement dans la voie brillante qui leur a été ouverte, je bois à la gloire de l’aviation.. (Salves d’applaudissements).

  

Le lendemain, Wilbur Wright réussissait une envolée de 36 minutes 14 secondes 3/5 à une hauteur moyenne de 15 mètres, couvrant environ 35 kilomètres. Etaient présents MM Lazare Weiller; Archdéacon; René Quinton Président de la Ligue Aérienne; Dausser ancien président du Conseil municipal de Paris; Mascart président de la compagnie des taximètres de Paris,etc.

« D’assez vifs incidents se seraient produits entre M.Archdéacon - peu favorable à Wilbur Wright - et plusieurs fervents admirateurs de celui-ci. Ajoutons encore qu’un pari de 3 000 F a été engagé entre deux sportsmen : l’un du camp de Wilbur, prétendant que l’aviateur accomplira un vol de 3 heures avant 3 semaines; l’autre du camp contraire affirmant la chose impossible. On verra bien » L.Bindel.

 

25 septembre 1908

PRIX OU MÉDAILLE, LE CONSEIL GÉNÉRAL DE LA SARTHE BALANCE

« M. d’Estournelles a déposé un vœu tendant à ce que :

« 1° le gouvernement encourage par l’affectation d’un crédit spécial, les progrès de la navigation aérienne, 2° que le département de la Sarthe et la ville du Mans se concertent sur les mesures à prendre et, s’il y a lieu, sur les sacrifices à consentir pour encourager et récompenser les belles découvertes dont la Sarthe a l’honneur d’être le champ d’expérience. La commission des routes ayant rejeté, la commission des objets divers propose de voter à l’Aéro-Club de la Sarthe une subvention de 500 francs répondant au sentiment des populations, heureuses que notre région ait été choisie comme champ d’expérience de l’aviation.

« Le comte Roger de Nicolay déclare qu’il est loin d’être hostile aux expériences d’aviation, puisqu’au contraire, en sa qualité de président de la Société des courses du Mans, il a été heureux de mettre le champ de courses à la disposition de l’aviateur. Mais il trouve trop mesquine la somme de 500 F proposée, alors que des sommes beaucoup plus importantes ont été affectées à cet objet. Dans ces conditions, M. De Nicolay considère comme suffisant d’offrir une médaille. M. d’Estournelles répond qu’il ne s’agissait pas de récompenser les aviateurs mais de leur témoigner la bienveillance du département et son intérêt pour ces sortes d’expériences.

M. Le Chevalier, Président du Conseil général : « D’ailleurs nous ne pouvons pas voter une médaille puisqu’il n’y a pas de concours ». M.de Nicolay réplique que s’il a proposé une médaille, c’est parce que cette récompense lui paraissait plus honorable et plus flatteuse pour les aviateurs que la somme de 500 F proposée.

M. Le Chevalier : « Mais il n’est question de récompenser personne, mais seulement de donner une subvention à une organisation qui n’est encore qu’en germe et je crois que la Société de l’Aéro-Club sera satisfaite de cette subvention! ».

 

La Sarthe 29 septembre 1908,

interview de Paul Tissandier par L.Bindel

« C’est vraiment à n’y pas croire, dit Tissandier. Les détracteurs des frères Wright ne se rendent pas compte de l’immensité de leur erreur. Ils changeraient immédiatement d’avis s’ils pouvaient, pendant quelques minutes, comme moi, tout à l’heure, s’envoler dans cet admirable engin.

- Vous avez ressenti beaucoup d’émotion ? - Oui, mais une émotion qui n’avait rien de commun avec la peur! - Alors vous aviez une impression de sécurité? - Absolue! - M.Ernest Zens avait éprouvé la sensation de violents dérapages. Quel a été l’effet produit sur vous?

« Presque nul à ce point de vue. Une seule fois, dans un virage, j’ai ressenti d’une façon très atténuée du reste, ce défaut d’équilibre qui résulte d’un dérapage, mais ç’a été en somme très bref et peu gênant - Votre impression de vitesse ? - Soixante kilomètres à l’heure ! - La stabilité? - Incroyable! - Vous êtes alors content? - Si content que les trois semaines que je viens de passer au Mans m’ont procuré un plaisir auquel j’aurais de tout mon cœur sacrifié trois mois, et pourtant...les sapins d’Auvours!

« C’est sur cette fin très éloquente en sa simplicité que s’est terminée ma conversation avec M.Tissandier. Parmi les personnes qui assistaient à l’expérience du jour, on remarquait MM Cornu, inventeur d’un hélicoptère; Lake, inventeur des sous-marins; Ponton d’Amécourt, etc.

 

PHOTOGRAPHIES

La Sarthe expose dans ses bureaux de nombreuses photographies de M.Wright prises par M.Garczynski. L’une de ses photos - un véritable tableau - lui a inspiré les vers suivants :

Tel le roi des airs, tel qu’un grand aigle noir,

Dans la pourpre et l’azur se fondant jusqu’à l’ombre,

Insensible aux bravos de la foule sans nombre

Il vole éperdument dans le calme du soir!!!

  

La Sarthe 1er octobre

WILBUR WRIGHT N’A PAS VOLÉ

« L’aviateur est resté sur terre. Ayant expérimenté hier matin son moteur au point fixe à l’usine Bollée il avait constaté que le réservoir d’huile fuyait quelque peu. Il avait déduit qu’il ne pourrait tenir l’air plus d’une heure et demie et, en conséquence, avait arrêté sa résolution de ne pas voler. Il l’a malheureusement tenue, au vif mécontentement des 15 000 personnes qui, affriolées par l’idée d’une expérience supérieure à toutes les autres, avaient fait du camp d’Auvours une véritable champ de foire international. A noter parmi les personnalités présentes MM Kapferer et le capitaine Ferber.

 

DECLARATION DE M.LAZARE WEILLER

« Il est probable que dans une semaine ou deux, Wilbur Wright quittera la France. On peut dire qu’il a fait faire un grand pas à l’aviation, mais il est probable que ni lui ni ses concurrents, les Farman, les Delagrange, etc, ne s’arrêteront en si beau chemin. Un certain nombre de personnes encouragent cette nouvelle science, qui n’en est qu’à ses débuts et qui pourtant a fait de si rapides progrès depuis un an. Parmi ceux là, on peut placer en première ligne M.Lazare Weiller, qui doit verser à Wilbur Wright une somme de 500 000 F pour acquérir ses brevets français.

Un de nos confrères lui a demandé quelles étaient ses intentions du lendemain - Vous me voyez assez embarrassé pour vous répondre, dit M.Lazare Weiller; je ne suis pas fixé moi même. Je me demande ce qu’il adviendra de ce qui fut pour moi une fantaisie d’un jour, et qui m’apparait maintenant comme une des plus vastes et des plus fertiles conceptions que l’on ait pu imaginer. Dites bien d’abord que je ne donnerai jamais un caractère mercantile à cette invention. Mes intérêts particuliers seront toujours subordonnés à l’intérêt du pays. Vous avez dû remarquer combien les étrangers suivent attentivement les expériences d’aviation. C’est que les aéroplanes seront d’une telle utilité, en cas de guerre et surtout de guerre navale que l’on peut prévoir le jour où ils se substitueront à tous les cuirassés du monde. Songez un peu au résultat d’un engagement naval pour le pays qui posséderait des aéroplanes capables de voler en pleine mer et de laisser tomber quelques kilos de dynamite sur les navires de l’adversaire. L’avenir est là, n’en doutez pas. J’ai déjà commandé à une usine française une cinquantaine d’aéroplanes. Quand ils seront construits, nous continuerons nos expériences, nous poursuivrons nos améliorations et nous comptons bientôt, en nous assurant le concours des Blériot, des Delagrange et des Farman, posséder un type à peu près définitif d’aéroplane qui nous permettra de conquérir l’espace avec toute la sécurité désirable. »

« Ainsi parla M.Lazare Weiller ».

 

La Sarthe 4 octobre 1908

En aéroplane avec M.Wright

M. Frantz Rechel publie ses impressions dans Le Figaro :

« Nous étions partis. Ce fut tout d’abord la curieuse et subite impression d’un plongeon dans l’espace qui me donna un coup à l’estomac; j’entendis la chute sous moi du chariot qui portait l’aéroplane. Nous avions quitté le rail, et tout de suite ce fut très doux : un bercement dans le tonnerre du moteur claquant sec et avec courage. Dans le bruissement pressé des hélices, nous volions. Je me tendis de tout mon être pour bien voir, bien sentir, raidi, n’osant bouger, remuer. Obéissant à l’action du gouvernail, le grand oiseau blanc qui nous portait s’était élevé et sous moi le sol fuyait, fuyait...Nous filions vers l’horizon de dunes de sables et de collines de sapins avec la contradictoire sensation d’un glissement vertigineux, mais tapageur, dans le fluide et le moelleux. C’était étrange et exquis. L’air m’arrivait en un courant rapide, mais égal; il coulait sur moi la vie, caressant, mais non brutal. Je pouvais garder les yeux grandement ouverts : il me baignait, mais ne me fouettait pas.

« Et ce fut le premier virage, à 700 mètres du départ, au-dessus d’un tapis magnifique de bruyères mauves. De sa main droite, Wright, dans un mouvement simultané, avait commandé le gouvernail de direction et, comme les oiseaux, gauchi ses grandes ailes blanches. Oh! ce virage, ces virages! Si en aéroplane filer en ligne droite est une sensation délicieuse, le virage est, lui, une véritable ivresse. De quoi est faite cette ivresse! Que sais-je?  De la courbe harmonieusement et parfaitement décrite peut-être ? De l’inclinaison de l’appareil qui, comme pris d’une double vitesse semble glisser plus doucement encore sur l’air qui le porte ? 

« Sans doute, de réflexions aussi, car c’est à ces évolutions que je sentis vraiment que l’air était conquis et bien conquis. Mais que ce fût pour ceci ou pour cela, ce fut en moi une griserie infinie. Une immense émotion s’empara de moi, mon coeur se gonfla et je sentis des larmes me monter aux yeux ».

 

Le Prix de l’Aéro-Club de la Sarthe

« On lit dans Le Figaro de ce matin : L’Aéro-Club de la Sarthe a sur l’initiative de MM Léon Bollée, Pellier, Jamin et Durand, décidé la création d’un prix de hauteur, pour lequel il a voté un prix de 1 000 francs. L’aéroplane ne sera astreint à aucun mode de départ. Il devra franchir la hauteur stipulée, trente mètres, avoir volé deux minutes au moins. Ce prix est pour répondre à celui de l’Aéro-Club de France (25 mètres de haut et 2 500 francs de prix) auquel Wright ne peut participer faute de roues et à cause de son pylône.

 

La Sarthe 3 octobre 1908

Nouvelles hélices pour emmener M.Léon Bollée (108kg)

« M.Wright avait apporté avec lui d’Amérique, trois paires d’hélices de différentes largeurs. Hier, il a retiré de son appareil les plus étroites-celles qui lui avaient servi jusqu’à présent à faire toutes ses expériences et à gagner le prix de la Commission d’aviation- il les a d’abord remplacées par les hélices moyennes et enfin par les plus larges. Avec ces dernières, il pourra tenter un vol avec M.Léon Bollée comme passager.

 

« Ce matin à 8 heures 41 minutes, M.Wright fait un premier vol de 4 minutes 50 secondes 1/5 pour essayer ses grandes hélices. Par prudence l’aviateur s’est maintenu à une hauteur de un mètre cinquante à deux mètres, difficulté assez grande et qui constitue un véritable record. Sur une base de 700 mètres la vitesse de l’appareil a été de 54,750 km/h dans le sens La Fourche à Ardenay et de 70,250 km/h dans le sens opposé. La vitesse du vent qui soufflait dans le sens d’Ardenay à la Fourche, un peu de côté cependant était de 7,750 km/h soit 2,15 m/s. La vitesse de propulsion dans l’air a donc été de 62,500 km/h.

« L’aéroplane muni des nouvelles hélices, a fait un gain assez sérieux sur les expériences précédentes. Jusqu’ici la plus grande vitesse n’avait pas dépassé 57,880 km/h. Les hélices actuellement adaptées à l’appareil sont de même diamètre que celles précédemment fixées, mais les pales sont beaucoup plus larges, presque le double des premières. Le moteur a été également un peu démultiplié puisqu’il n’attaque plus les hélices que par un pignon de neuf dents au lieu de onze, ce qui permet au moteur de tourner plus vite qu’avant quoique les hélices soient plus grandes.

« 5 à 600 personnes assistaient ce matin aux vols de M.Wright parmi lesquelles MM Barthou, frère du ministre; Albert Clémenceau, avocat; et beaucoup d’étrangers.

 

La Sarthe 5 octobre 1908

WRIGHT à AUVOURS LÉON BOLLÉE CO-PILOTE AVERTI !

 « Malgré le poids de M. Léon Bollée l’appareil s’est élevé avec une facilité surprenante sans le moindre à-coup. M.Wright a fait avec M.Léon Bollée deux tours complets sur le parcours ordinaire totalisant 4 minutes 9 secondes. M.Léon Bollée que nous avons interwievé, au moment où il mettait le pied à terre, a bien voulu nous faire part de ses impressions de voyage. Au départ, nous dit-il, c’est exactement le sensation que l’on ressent dans le toboggan. Dès que l’appareil arrive au bout du rail on est tout surpris de se trouver, en moins d’une seconde, à trois ou quatre mètres en l’air et de voir le calme le plus absolu succéder à cette impression plus vive du toboggan. Ce qui domine complètement c’est que je suis certain maintenant de savoir conduire l’appareil de Wright. Pendant tout le temps que j’ai passé à bord, j’ai vu M.Wright faire exactement les mêmes mouvements que j’aurais faits moi-même si j’avais eu à conduire l’appareil à sa place. Je suis si sûr que ces mouvements sont si faciles à exécuter, et je les comprends si bien, que je n’hésiterais pas à partir seul dans l’aéroplane si M.Wright consentait à me le confier, et je crois fermement qu’il le fera.

  

« Et dans les virages qu’avez-vous ressenti, demandons-nous à M.Léon Bollée? - Je n’ai pas ressenti cette impression de dérapage qu’avaient éprouvée plusieurs des passagers qui étaient montés avant moi. Je me suis retourné pendant le premier virage pour bien regarder le gauchissement des ailes et la manoeuvre du gouvernail arrière; là encore, cette manoeuvre m’a semblé très simple et il m’a paru que je la possédais parfaitement. L’appareil s’incline juste de la quantité qui convient pour le cercle décrit et cette inclinaison m’a donné à moi, passager, une impression de sécurité beaucoup plus grande qu’elle ne paraît aux yeux des spectateurs. J’ai pu constater qu’on peut faire des virages extrêmement courts sans le moindre danger. Tout dépend de l’inclinaison qui peut être énorme sans qu’il y ait à craindre que le redressement ne puisse se faire, tellement le gauchissement des ailes est un moyen merveilleux de redresser l’appareil. M.Wright incline son « Flyer » avant de commencer le virage et le redresse très peu avant la fin du virage. Dès que l’appareil reprend la ligne droite, l’aile qui faisait le petit rayon se met à marcher aussi vite que l’autre, et le redressement s’opère d’une façon merveilleuse.

«  En résumé, depuis le vol que je viens de faire, mon admiration pour M.Wright, inventeur, a encore augmenté de toute la quantité que mon admiration pour M.Wright acrobate, a diminué. J’ai du reste constaté que, malgré mon grand poids, l’aéroplane ne marchait pas différemment que s’il eut emmené un passager moins lourd. Je suis loin de représenter le maximum de poids que M.Wright pourra emporter avec lui ».

« Après celles de Léon Bollée, les impressions ressenties par M. René Peltier ont été également celles d’une parfaite sécurité et d’une profonde admiration pour l’aviateur américain.

 

La Sarthe 8 octobre 1908

La Reine Marguerite au Mans

 « La reine douairière d’Italie est arrivée ici, cet après-midi vers 1 heure et demie, de retour de son excursion en Bretagne. La reine Marguerite qui vient de Nantes et se dirige sur Paris, est descendue à la Brasserie Grüber pour y déjeuner; sa voiture, une magnifique 60-75 HP est remisée au garage Pineau & Ragot place de la République. La reine doit repartir aussitôt après son repas. On dit qu’elle ira peut être assister en passant aux expériences de M.Wilbur Wrigh.

« A cinq heures, Wilbur Wright part avec le major Baden Powel et atterrit après 4 minutes 10 secondes. Il emmène ensuite M.Serge Kaznakoff, chambellan de l’empereur de Russie, puis Madame Léon Bollée. A l’issue des expériences, la reine douairière a félicité chaleureusement Wilbur Wright de sa magnifique invention et lui a serré la main avec une familiarité charmante. La souveraine a reçu ensuite de Mme O’Berg un ravissant bouquet aux couleurs italiennes et la remerciée avec effusion. Elle a en outre félicité M. O’Berg de son dévouement à la science aviatrice, puis est partie en automobile pour Paris où elle doit descendre à l’hôtel Castiglione. Mentionnons qu’une souscription dont le montant dépasse déjà mille francs, vient d’être ouverte au Mans en vue d’offrir un souvenir à Wilbur Wright.

Au quatrième vol de la journée M.Wright prend comme passager le commandant Boutieaux directeur du parc aérostatique de Chalais-Meudon. Quand nous avons passé sur la tête des spectateurs, dit le commandant Boutieaux, ces derniers étaient assurément plus inquiets que moi. Mais ce que j’ai le plus admiré, c’est le long vol effectué presque au ras de terre, si bas qu’il me semblait qu’en me penchant un peu j’aurais pu arracher une touffe de bruyère au passage. C’est là surtout que j’ai bien vu combien M.Wright est maître de sa manoeuvre. Cette manoeuvre d’ailleurs que je croyais délicate et compliquée, m’a paru au contraire fort simple quand j’ai pu l’examiner de près. Les changements de direction et d’altitude, les virages sont obtenus grâce à des mouvements de très peu d’amplitude, qu’avec un peu de pratique on doit arriver à exécuter presque automatiquement. L’aéroplane n’est pas plus difficile à conduire qu’une bicyclette ou qu’une automobile et je suis convaincu que n’importe quel pilote, connaissant le cyclisme et ayant quelque pratique de l’aérostation serait, après une étude relativement courte, capable de renouveler les expériences de M.Wright. Le problème de l’aviation est résolu en principe. Il y a assurément des perfectionnements à trouver, mais je suis certain qu’on les trouvera très vite. Un fait est acquis. On était à côté du problème quand on s’évertuait à chercher le moteur léger. Il est bien démontré que le poids du moteur peut sans inconvénients être augmenté de 20 ou 25 kg. Ce qui reste à trouver, c’est le moteur capable de fonctionner sans panne et sans ravitaillement pendant 4 ou 5 heures. Et le commandant Boutieaux, s’adressant à Léon Bollée, lui dit : C’est affaire à vous de nous le fournir, et je suis convaincu que, si vous voulez le chercher, vous le trouverez rapidement. Le commandant ajoute : Une expérience aussi reste à faire. Il faudrait que l’aéroplane ne se contentât pas d’évoluer sur le terrain libre d’un champ de manoeuvre. Il faudrait qu’il se rendît, à travers la campagne, à un point déterminé, et revînt à son point de départ. Il ferait ainsi une réponse péremptoire à toutes les objections. Il appartient à M.Wright de faire cette expérience. Il est certainement en état de la faire avec succès, et j’espère bien qu’avant de quitter la France, il ne laissera pas à un autre l’honneur de la tenter.

Le commandant Boutieaux déclare que les critiques adressées au mode de départ adopté par M.Wright, pylône, rail, ne lui paraissent pas fondées. Des objections peuvent être faites à tous les procédés de départ. Celui qu’a adopté M.Wright lui paraît être une solution très élégante du problème. Et si l’aviation se développe, si les aéroplanes deviennent capables de franchir des étapes déterminées, il ne sera pas difficile de leur préparer à l’étape des pylônes et des rails, qui leur serviront à reprendre leur vol. Ce système serait encore préférable à celui des roues qui alourdiraient inutilement l’appareil, et M.Wright n’a nullement besoin de joindre des roues à son appareil, comme il se dit prêt à le faire.

« La situation et la haute compétence du commandant Boutieaux donnent à ces avis une importance exceptionnelle. Parmi les personnes présentes, notons M. Le général de Verdière, qui ne dissimulait pas son admiration.

 

La Sarthe 11 octobre 1908

LE GRAND JOUR DE LA COMMISSION SCIENTIFIQUE

 « Tous les membres de cette commission scientifique chargée d’examiner si l’appareil de M.Wright correspond à ce qui a été promis étaient au complet. Cette Commission est ainsi composée :

« MM Henry Léauté, membre de l’Institut, professeur à l’Ecole Polytechnique, président; Painlevé, membre de l’Institut, vice-président; Ernest Archdeacon; Armengaud jeune; Henri Deutsh, député de la Meurthe; capitaine Ferber de la Direction de l’Artillerie à Brest; le comte de Castillon Saint-Victor; Kapferer Henri, ingénieur civil des Mines; Ambroise Goupy, aviateur; Paul Tissandier; le commandant Bonel; le capitaine Moch; le marquis de Lareinty-Tolozan; Adolphe Berget; les capitaines Lucas-Girardville et Dorand du Parc aérostatique de Chalais-Meudon; Petithomme, ingénieur principal au ministère de la marine; le lieutenant de vaisseau Glorieux de l’état-major général du ministère de la marine; le comte Henri de la Vaulx; le baron de Castex, le commandant Boutieaux du Parc aérostatique de Chalais-Meudon et M.Léon Bollée, président de l’Aéro-club de la Sarthe. Etaient également présents : les aviateurs Farman, Delagrange, Esnault-Pelleterie, René Gasnier, Mme Pelletier la première femme qui ait pris place sur un aéroplane; M.Joseph Reinach, député; Demanest, secrétaire du Sporting-Club de Monaco; M et Mme Lazare Weiller; Georges Besançon, secrétaire de L’Aéro-Club de France; Vuillaume, comte Arnold de Contades; Paul Gers banquier à Paris; Jean Dupuy directeur du Petit Parisien; René Quinton président de La Ligue Aérienne; Gobron et Louis Renault, constructeurs d’automobiles; plusieurs officiers de nationalité étrangère, des représentants de la plupart des journaux français, anglais, américains.

« A 4 heures et demie, M.Wright sort son « Flyer » du hangar et pendant que l’aviateur vérifie son moteur, M.Painlevé vice-président de la Commission scientifique s’installe sur le siège réservé au passager.

« A 4 heures 45, le poids est hissé et M.Wright est à ses leviers. Le déclenchement s’opère, l’appareil court sur le rail, se cabre et après avoir parcouru vingt mètres, retombe brusquement sur le sol, le moteur s’étant arrêté. On a bientôt l’explication de cet atterrissage si subit : M.Painlevé, en voulant ressaisir sa casquette que le vent emportait, a involontairement heurté la commande de l’allumage causant ainsi l’arrêt du moteur. On ramène l’appareil auprès du pylône et là, M.Wright constate qu’un des fils de tension s’est rompu par suite de l’atterrissage un peu brusque. Pendant qu’il procède à la réparation, les amis de M.Painlevé ajustent sur la tête de ce dernier une casquette à mentonnière qui, cette fois, ne risquera pas de s’envoler au caprice du vent.

« A 5 heures 12, M.Wright repart avec son passager, et évolue au-dessus du champ de tir avec la facilité qui lui est familière. M.Léauté manifeste son admiration pour l’appareil de M.Wright et en fait part à M.Lazare Weiller ainsi qu’à M.Hart O’Berg. L’obscurité commence à devenir complète et on ne distingue plus le vol de l’aéroplane que par les étincelles qui s’échappent par instants du moteur. Lorsque la durée du précédent record avec passager - 1 heure 4 minutes, 26 secondes 2/5 avec M. Forcyte du Journal - est dépassée, M. Hart O’Berg, à l’aide d’un phare d’automobile prévient M.Wright qu’il a battu son record. Le « Flyer » fait encore deux tours puis il atterrit à 6 heures 21 à quelques mètres de son pylône, après avoir parcouru 80 kilomètres environ. Il fait nuit noire. La foule, enthousiasmée, franchit en ce moment les limites pour faire une ovation à l’aviateur. Des cuirassiers à cheval sont obligés d’intervenir pour dégager celui-ci. Les membres de la Commission scientifique entourent M.Wright et le félicitent de sa merveilleuse invention. M.Painlevé, quoique transi par le froid, semble enchanté de son voyage aérien et fait part de ses impressions à ses collègues. Voici d’ailleurs comment il les raconte dans le Matin repris par La Sarthe:

 « L’homme sait aujourd’hui voler, puisqu’il existe un homme qui sait voler. Cet homme, son visage est déjà populaire; mais ce que ne traduisent ni les caricatures ni les portraits, ce sont ses yeux et un regard qui a quelque chose, en même temps, d’indomptable et de candide. Il lui a fallu, en effet, une volonté et une foi invincibles, un effort obstiné et quotidien de dix années, pour vaincre les caprices, les défaillances, les périls du fluide impalpable, fuyant, élastique, qui nous enveloppe. Si l’onde est perfide, de quelles trahisons l’air n’est-il point capable ? Les anciens vantaient la hardiesse des premiers navigateurs. Qu’auraient-ils dit de ces nouveaux navigateurs qui doivent emprunter à un corps mille fois plus léger qu’eux mêmes, à la fois leur point d’appui, leur équilibre et leur vitesse?

« L’instrument qui accomplit cette merveille est si léger et si souple, son apparence si fragile qu’on le prendrait pour un jouet d’enfant agrandi, et on se livre à lui avec une sécurité absolue, tant on le devine fortement adapté aux efforts utiles qu’il doit subir et propre à employer, en s’y pliant, sans jamais les contrarier brutalement, toutes les ressources mécaniques de l’air. Le sapin d’Amérique, si remarquablement résistant, a donné là sa mesure sous la main ingénieuse de l’aviateur, dont l’art manuel a quelque chose de l’inlassable patience chinoise.

« Le signal est donné : nous voilà lancés dans l’espace; sensation de délices et de vertige. On sent perdre son poids en quelques secondes; suivant la pittoresque expression de M. Deutsh, on se croirait un oiseau qui s’envole avec sa cage. Mais d’un geste malencontreux, en rattrapant ma casquette qui s’envole, je coupe l’allumage. L’appareil atterrit doucement et le vol s’arrête à peine commencé. Nous voici repartis : nous volons, nous volons, nous tournons une fois, deux fois, vingt-neuf fois autour du vaste camp, avec deux petits leviers, sans effort, Wright vire, incline son aéroplane, le redresse, s’élève, redescend en se jouant.  Les fils de commande si délicats sont les prolongements des nerfs du pilote. Il sent l’air avec ses toiles comme l’oiseau avec ses ailes : la stabilité est complète, sans vibrations. A peine un léger tangage régulier (fugoïde NDLR). Un remous nous prend à un virage. Wright maîtrise son appareil comme un cheval qui se cabre, et je comprends, aux applaudissements d’en bas, qu’il vient de faire quelque chose d’émouvant, mais je m’en doutais à peine. Nous tournons, nous tournons, mais ce n’est plus sur le camp d’Auvours que nous planons dans la nuit grandissante, c’est sur la face indéfinie de la terre, dominée, conquise par le grand oiseau.

Wright a battu son record : il a volé une heure neuf minutes quarante-cinq secondes, parcouru plus de soixante-dix kilomètres. Il s’arrête, parce que cela lui plaît. Il avait emporté avec moi quarante-cinq litres d’essence. Il pouvait voler deux heures encore, s’il l’eût voulu.

La conquête de l’air est maintenant accomplie. Demain, sur des appareils plus grandioses, des moteurs sûrs et puissants, affranchis des restrictions de poids, enlèveront à toute autre vitesse des fardeaux autrement lourds. 1908 sera, dans l’histoire des sciences, l’année glorieuse où le premier homme a volé ».

 

 

 

Nouvelliste de la Sarthe 11-12 octobre 1908

Wilbur Wright bat le record du monde du voyage à deux

 « Wilbur Wright a fait samedi soir une longue enjambée de plus dans la voie du succès. Il a, en effet, magistralement battu le record du monde du voyage à deux en aéroplane. D’autre part, il a satisfait à la dernière clause du contrat Lazare Weiller, c’est à dire accompli son vol de cinquante kilomètres avec un passager. M.Léauté, président de la commission, adresse ses compliments à l’aviateur et Henri Farman qui semble pleinement heureux du triomphe de Wilbur, s’approche de M. et Mme Berg pour leur dire : « Je vous félicite de tout mon coeur d’avoir été les promoteurs de l’installation de M.Wright en France. L’aviation vous doit beaucoup. Merci au nom de tous les aviateurs ».

 

2 novembre 1908

« L’aviateur emmena dans un second essai M. Paul Doumer, ancien président de la Chambre et, poussant son excursion aérienne en dehors des limites du camp, évolua au-dessus de La Fourche.

  

5 novembre, les premiers élèves-pilotes

 de Wilbur Wright

« M.Wilbur Wright rentré de Paris mardi dernier, a repris la formation de  ses pilotes, mais par suite du froid et surtout du brouillard continuel qui règne à Auvours, il a décidé d’abandonner notre région et de chercher ailleurs un terrain où la température fût plus clémente. Comme une dépêche nous l’annonçait mardi soir, M.le comte de Lambert est actuellement dans le midi, à Hyères, pour préparer le terrain sur lequel M.Wright et ses pilotes opéreront à partir du 25 décembre. M.le comte de Lambert commence à diriger seul l’appareil, et M. Le capitaine Lucas-Girardville qui a commencé son apprentissage beaucoup plus tard, sera à même de piloter seul l’aéroplane d’ici quelques jours.

 

Le Nouvelliste de la Sarthe 6-7 novembre

Les frères Wright à Pau

L’Echo de Paris annonce que les frères Wright et M. O’Berg ont décidé de poursuivre leurs expériences dans les landes de Pont-Long près de Pau à quelque distance de l’hippodrome. La ville a traité avec le syndicat du Haut-Ossau pour la location de ces landes. Wilbur Wright arrivera à Pau avec son matériel mercredi ou jeudi.

Bulletin paroissial de décembre 1908

L’homme vole

« De tous côtés on parle de lui dans le département; le camp d’Auvours où ce fameux Wright accomplit ses envolées, a vu et voit encore défiler des foules venant des quatre coins du monde; de notre canton même n’ont-ils pas été nombreux ceux qui sont allés là-bas dans l’espoir de voir ce spectacle d’un homme planant dans les airs? Sujet donc d’actualité, et votre Curé, mes chers amis, grille vraiment de vous en parler. Oui, il est beau de voir l’homme faire de nouvelles découvertes, imaginer, inventer de nouveaux moyens de communication. L’homme avait conquis la terre, ses chemins de fer avaient quasi raccourci le monde; et voilà qu’il semble à cette heure en voie de conquérir les airs. Sans aucune arrière pensée, nous crions : Bravo!

« Bravo! parce que cela est la démonstration éclatante, irrésistible de l’existence de l’âme intelligente et immortelle. Est-ce que les bêtes inventent? Sur votre route vous rencontrez une de ces merveilleuses machines modernes : un aéroplane, une automobile. Quelque passant s’en vient vous dire : « Cette machine s’est faite toute seule », ou bien : »c’est un boeuf, c’est un cheval, un singe qui a fait cela ». Vous rirez au nez du passant, car vous savez que rien ne se fait sans un ouvrier et que pour combiner ces mécanismes si compliqués, il faut une intelligence.  

« Pourtant certaines gens qui crient sans cesse : »Progrès! progrès! » voudraient mettre l’homme au rang du singe, du cheval ou du boeuf, puisqu’ils nient son âme immortelle! Laissons-les mes chers amis, et saluons franchement les découvertes de l’homme, qui sont les preuves de sa noblesse. Ces gens là pêchent contre la raison. Puis, sachons élever jusqu’à Dieu nos âmes si grandes. Pour voler vers leur Créateur, elles ont des ailes plus puissantes que celles de l’aéroplane de Wright: c’est la prière, c’est l’oraison. Sachons prier. Prier c’est s’élever puisque c’est diriger nos âmes vers l’intelligence infinie » Amen.

  

Le Nouvelliste de la Sarthe 18 décembre 1908

Wilbur Wright gagne le prix des cent mètres

 « Cet après-midi, Wilbur Wright a gagné le prix des cent mètres en hauteur, fondé par l’Aéro-Club de la Sarthe. Malgré un vent violent il s’est élevé dans l’espace et, à 4 heures 3 minutes exactement, il a franchi la ligne des ballonnets située à cent mètres d’altitude. L’aviateur a même dépassé les ballonnets d’environ 20 mètres.

« Tous les spectateurs qui se précipitaient pour le féliciter ont pu constater qu’il avait gardé son calme imperturbable. Cependant, cette fois, il n’essayait pas de dissimuler sa joie et sa très légitime fierté.

 

 Le Nouvelliste de la Sarthe 31 décembre 1908

Wilbur Wright vole pendant près de 2 heures couvre la distance de 124 km 700 et remporte la coupe Michelin.

 « En même temps que le prix de la Coupe Michelin M.Wright gagne le prix Triaca (500 F), fondé en janvier 1908. Ce prix était, en effet, destiné à l’aviateur, membre de l’Aéro-Club de France ou de l’Aéro-Club d’Amérique recordman, en 1908 de la plus grande distance, sans escale, parcourue sur un circuit limité par deux poteaux de virage placés à un kilomètre l’un de l’autre, au maximum. A l’atterrissage, le ministre des transports publics M. Barthou l’a vivement félicité, puis il lui a rappelé sa promesse. L’aéroplane a été aussitôt replacé sur le rail et le ministre a pris place à côté de l’aviateur.

« Après un faux départ à 5 heures 7, le « Flyer » est parti à 5 heures 20 emmenant MM. Wright et Barthou. Après un vol de 3 minutes 57 secondes 3/5, il a atterri près de son hangar. Lorsqu’il est descendu de l’appareil, M. Barthou a de nouveau félicité M.Wright, se déclarant émerveillé et disant qu’il s’était senti en parfaite sécurité pendant toute la durée du voyage. A quoi M.Wright a répondu : « Soyez certain, Monsieur le Ministre, que vous êtes plus en sécurité dans mon Flyer que sur vos chemins de fer. » La réplique a fort amusé tous ceux qui se trouvaient là. Dans sa déclaration, M.Barthou devait encore préciser :

« Messieurs les membres de l’Aéro-Club de la Sarthe je vous félicite de l’avoir accueilli, vous avez reconnu les qualités de son coeur. La science, comme l’art, n’a pas de patrie; nous aurions aimé que ce fût un Français qui prît la tête du mouvement; c’est un Américain; nous sommes très heureux que ce soit la France qu’il ait choisie pour y faire ses expériences. Wilbur Wright a battu tous les records, record de distance, record de durée, record de hauteur. Il a en outre, battu un record unique. C’est le seul aviateur qui ait emporté un ministre dans les airs. Je conserverai de cet après-midi un souvenir inoubliable. Mes chers camarades, j’encouragerai cette industrie naissante et je la favoriserai de tout mon pouvoir ».

 

Conseil Municipal du Mans 29 décembre 1908

M.le Docteur Moreau donne lecture de la proposition suivante :

 « Messieurs, nous avons été conviés cette année à assister à un spectacle qui fera époque dans l’histoire scientifique. Un savant, aussi modeste que génial, Wilbur Wright nous a donné d’assister aux plus mémorables expériences qui aient jamais été faites sur cette terre du Maine. Il a montré au monde, étonné et ravi, que la conquête de l’air était sortie du domaine des plus incertaines hypothèses et que le rêve, caressé par les hommes depuis le début des âges, était réalisé. Après avoir dans son pays terminé la construction de son merveilleux appareil, Wilbur Wright est venu demander en France la consécration définitive de sa découverte et sur les suggestions de M.Bollée, a choisi Le Mans pour théâtre de ses démonstrations. Par une heureuse fortune, notre département ne parait-il pas destiné à être le champ d’expériences des plus remarquables découvertes ou à voir naître quelques-uns des hommes qui ont accompli les grands progrès scientifiques ? Permettez-moi de rappeler les frères Chappe, inventeurs du télégraphe aérien; Dalibard, auteur de travaux sur le paratonnerre; le colonel Coutelle le créateur de l’aérostation militaire; premier observateur aérien à la bataille de Fleurus, Poitevin, inventeur de la photographie inaltérable; Dagron, dont les études permirent aux Parisiens assiégés de communiquer avec la province, enfin les Bollée.

« En associant Le Mans à son triomphe, Wilbur Wright a ajouté à notre patrimoine moral. Le nom de notre cité est maintenant connu dans les pays les plus éloignés et prendra place dans tous les traités scientifiques. Il a valu à notre commerce des profits inespérés et donné aux populations sarthoises un spectacle que le monde entier voudrait contempler. Il me semble, par suite, que nous avons une dette envers ce grand Américain, dette de reconnaissance que le Conseil municipal, au nom de la Ville, doit, sinon acquitter, du moins reconnaître. Je vous propose donc de décider qu’une médaille d’or lui sera offerte en souvenir de ses inoubliables expériences.

Le Conseil adopte la proposition et vote un crédit de 250 F pour l’achat d’une médaille d’or.

 

Wilbur Wright quitte Le Mans

« Aujourd’hui 1er janvier 1909, l’aviateur américain a commencé ses préparatifs de départ. Le Flyer va être entièrement démonté et les différents morceaux, placés dans des caisses, seront expédiés à Pau, où M.Wright restera un mois seulement pour former des élèves-pilotes, puis il gagnera l’Amérique où il continuera et terminera les expériences de son frère Orville.

  

Reconnaissance tardive

« Les Wright et leur sœur Katherine rentrèrent aux Etats-Unis en mai 1909 et les 17 et 18 juin la ville de Dayton organisa de grandioses cérémonies de bienvenue en leur honneur. Ils reçurent, bien tardivement par rapport à la France et à la ville du Mans, la confirmation de leurs exploits de précurseurs en recevant les médailles du Congrès, de l’Etat de l’Ohio et de la ville de Dayton.

 

Disparition de Wilbur Wright

Extrait du journal de l’Evêque Milton Wright, son père :

 « Ce matin du 30 mai 1912 à 3 heures 15 Wilbur est décédé à l’âge de 45 ans 1 mois 14 jours. Une vie brève, pleine de conséquences. Intelligence jamais en défaut, flegme imperturbable, confiance en soi et modestie, vision lucide du bien le poursuivant constamment. C’est ainsi qu’il vécut et mourut.

 Au lendemain de sa mort le journaliste sportif Frantz-Reichel lui consacra ces lignes : « Wilbur Wright avait une remarquable silhouette. Grand, élancé, sec, vigoureusement charpenté, athlétique et souple, l’homme semblait rompu aux exercices du corps. Il avait une tête admirable d’oiseau de proie. Le visage était effilé, coupant. Le nez accusait cette ligne. La bouche était fine, intelligente, spirituelle, volontiers ironique. Les yeux bleus avaient un regard magnifique de loyauté, de décision et de courage. Ils s’allumaient d’une lueur de triomphe quand Wilbur lisait sur le visage de son compagnon le trouble de l’émotion et du victorieux ravissement à la révélation du vol. »

« Quoique nerveux et sensible, Wilbur était extrêmement maître de lui. Sa force de volonté le fit prendre pour un flegmatique. Il avait horreur des bavards et des importuns. Le comte de Lambert fit sa conquête en assistant des semaines et des semaines à des essais sans lui adresser un mot. Ce silence de Wilbur Wright est devenu légendaire. Témoin ce souvenir conté par son généreux protecteur, M. Lazare Weiller :

« Au Mans, un soir, à un dîner charmant, on lui avait demandé de parler : plusieurs personnes et notamment l’un des plus fervents aviateurs du Sénat, le baron d’Estournelles de Constant, lui disait : « Voyons! Monsieur Wright, parlez, dîtes-nous quelque chose à votre tour. » Et Wright dit : « Vous tous qui m’entourez, vous avez des qualités nombreuses que personne n’apprécie plus que moi, mais parmi toutes vos qualités il y en a certainement une qui domine toutes les autres. Eh bien! J’ai, moi aussi, une qualité dominante. « Je sais me taire. » Et il ajouta : « Je ne connais d’ailleurs qu’un seul oiseau qui parle, c’est le perroquet, mais ce n’est pas un oiseau de haut vol. ».

«  A tous ceux qui lui posaient des questions innombrables sur lui-même, sur son appareil, sur sa théorie du vol, il daignait répondre les lèvres à peine desserrées : « Like a bird!  Comme un oiseau! ».

 

POSTFACE  2008 : déjà 100 ans. Avant les villes de Pau et de Reims, 1908 fut l'année du premier meeting national d'aviation au Mans, organisé par l'Aéro-Club de la Sarthe grâce à l'opiniâtreté de son Président Léon Bollée. Un meeting permanent qui a duré six mois fit se déplacer des foules innombrables et ce qui comptait alors du monde scientifique et politique, jusqu'aux têtes couronnées de l’Europe entière.

 

[1] M.Zens n’a pas laissé de traces dans l’histoire aéronautique française

 

 

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